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Esprit

L’ANNEE DE SPIRITUALITE


ou la beauté des commencements

par M. l’abbé Alban Cras
directeur de la 1e année au séminaire de Wigratzbad


    Un beau jour, un de ces jours décisifs dont on garde le souvenir ému, un jeune homme dit oui dans son cœur à l’appel du Seigneur. Il pense avoir la vocation sacerdotale. C’est le début d’une grande aventure, la plus belle qui soit.

     Ayant choisi la Fraternité St-Pierre pour sa romanité, sa formation thomiste, sa liturgie, sa vie fraternelle, il s’en ouvre au prêtre dont il est le plus proche, et celui-ci l’encourage à entamer les démarches qui le mèneront au séminaire de Wigratzbad. Il va rencontrer le supérieur du district de France, et éventuellement séjourner quelques jours au séminaire, où il pourra se présenter au recteur et aux formateurs, en particulier au directeur de la première année. Ayant rédigé sa lettre de motivation et fourni quelques documents administratifs, il sera finalement invité à rejoindre, au début du mois d’octobre, l’année de spiritualité.

    Cette année fondamentale est aussi appelée année de propédeutique, d’un mot grec qui désigne l’enseignement préparatoire à des études plus approfondies. Elle sera suivie de deux années de philosophie, puis de quatre ans de théologie. Ces études exigeantes sont donc préparées par une année d’initiation, dont les matières principales sont la théologie spirituelle et le latin. S’y ajoutent l’histoire de la spiritualité, la doctrine des sacrements, la liturgie, une introduction à l’Ecriture sainte et une initiation au chant grégorien, ainsi qu’un commentaire des Constitutions de la Fraternité St-Pierre.

    Mais les cours académiques sont moins nombreux que dans les années suivantes, pour privilégier l’oraison personnelle (une heure par jour) et la lecture spirituelle. L’essentiel reste le discernement de la vocation, avec le soutien hebdomadaire d’un directeur spirituel. Sont ainsi évaluées les aptitudes physiques, psychologiques, intellectuelles et spirituelles, qui doivent s’accompagner d’un puissant attrait intérieur pour l’intimité avec le Christ et le service de son Eglise.

    L’examen de ces différentes aptitudes révèle au séminariste le haut degré d’exigence requis par la vie du prêtre. Or, comme l’évoque un récent document de la Congrégation pour l’Education catholique (1) : « ceux qui aujourd'hui demandent d'entrer dans un séminaire reflètent, de manière plus ou moins aiguë, le malaise d'une mentalité actuelle caractérisée par le consumérisme, l'instabilité dans les relations familiales et sociales, le relativisme moral, les visions erronées de la sexualité, la précarité des choix, un travail systématique de négation des valeurs, surtout de la part des mass media » (n°5). Quelles que soient l’origine et l’éducation des candidats, ils sont marqués par la culture contemporaine, qui ne privilégie pas, loin s’en faut, les conseils évangéliques et l’esprit de sacrifice ! Dans ce contexte, la première année de séminaire ne suffira pas à faire un saint de chaque séminariste, mais en l’unissant intimement au Seigneur elle l’aidera à se réformer, et à bâtir sa vie surnaturelle sur une nature maîtrisée et pacifiée. Le prêtre doit d’abord être un chrétien, et le chrétien lui-même doit d’abord être un homme solide et vertueux.

    C’est ce que souligne le même document de la Congrégation pour l’Education catholique, en donnant comme un programme à l’année de spiritualité : « Le ministère sacerdotal, entendu et vécu comme configuration au Christ Époux et Bon pasteur, demande des dons ainsi que des vertus morales et théologales, soutenues par un équilibre humain et psychique, particulièrement affectif. Celui-ci dispose le sujet à un don de soi vraiment libre pour les fidèles en une vie célibataire. L'exhortation apostolique post-synodale Pastores dabo vobis traite des diverses dimensions de la formation sacerdotale, humaine, spirituelle, intellectuelle, pastorale. Avant de s'arrêter à la dimension spirituelle qui est « l'élément le plus important dans l'éducation sacerdotale », elle relève que la dimension humaine est le fondement de toute la formation. Elle énumère une série de vertus humaines et de capacités relationnelles qui sont requises pour le prêtre, afin que sa personnalité soit « un ″pont″ et non un obstacle pour les autres dans la rencontre avec Jésus Christ Rédempteur de l'homme ». Celles-ci vont de l'équilibre général de la personnalité à la capacité de porter le poids des responsabilités pastorales, de la connaissance profonde de l'âme humaine au sens de la justice et de la loyauté » (n°2).

    Ce vaste programme commence très simplement par une « mise en silence » : dans le calme de la campagne bavaroise, loin de la frénésie du monde, les séminaristes sont astreints à un silence qui leur semble d’abord rigoureux. Au fil du temps ils vont s’y habituer, jusqu'à en ressentir l’impérieuse nécessité. Le silence au séminaire n’est pas vide et inquiétant : il est habité par Dieu. Il crée un climat de prière, de douceur et de paix, qui favorise l’intimité avec le Christ. Grâce à cette ambiance recueillie, les moments d’union avec le Seigneur seront de plus en plus fréquents, ce qui est directement le but recherché en cette première année. Le futur prêtre prend conscience que sans silence extérieur et intérieur il ne pourra jamais constater comme St Paul : « ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2,20). Il doit développer le sens de la présence de Dieu en lui, la faire grandir chaque jour, pour devenir transparent de Dieu.

    A cela s’ajoute la découverte de la solitude sacerdotale, qui elle aussi n’est pas un manque ou un vide, mais une présence à Dieu. Comme l’a écrit l’abbé Warnier, « il faut qu'un prêtre aime la solitude. Il faut qu'il reste de longues heures seul, à parler avec son Dieu. Il faut que dans ce silence il trouve la force dont sa faiblesse d'homme a besoin. Il faut que ces longues heures avec le Christ tracent sur son visage cette sorte de reflet divin qui fera de lui, n'ont plus un homme comme les autres, mais un prêtre, le prêtre, un Christ, le Christ. Il faut qu'un prêtre aime ce silence. Il faut qu'il le cherche. Avant de se donner aux âmes, il doit se donner à Dieu. Et l'âme du prêtre qui a un peu compris cherche le grand silence où, dans le calme intérieur, son Christ lui révélera l'insondable grandeur de son sacerdoce ».

    Ainsi s’opère peu à peu, au fil des mois, une transition entre le monde et le séminaire, et même une véritable transformation. Ce nouveau rapport à Dieu a bien des implications. Il entraîne notamment un approfondissement du sens de l’Eglise, qui s’incarnera par la préparation à l’incorporation dans la Fraternité St-Pierre, une vraie famille de cœur et d’esprit. Comme son nom l’indique, la Fraternité a pour membres de véritables frères : au séminaire les relations sont simples et cordiales, la vie est fraternelle. Elle est aussi ecclésiale, c'est-à-dire catholique, donc universelle : on y trouve tous les caractères, une grande différence d’âge, les origines les plus diverses. Les deux tiers des séminaristes sont francophones, mais un jeune Français peut côtoyer quotidiennement un Colombien, un Russe ou un Canadien.

    Tout cela favorise bien sûr l’ouverture d’esprit, une saine curiosité, la grandeur d’âme et les vertus si nécessaires d’équilibre, de patience et de sociabilité, en un mot la charité. Chacun découvre aussi ses limites, les aspérités de son caractère et la difficulté du don de soi. Les tâches quotidiennes au service de la communauté aideront à acquérir l’esprit de sacrifice, qui est l’esprit du sacerdoce.

    Enfin la première année du séminaire fera découvrir la variété des ministères au sein de la Fraternité St-Pierre, société de vie apostolique aux multiples facettes. En particulier la préparation des camps d’été développera le zèle missionnaire et le désir ardent de participer à l’angoisse du Christ pour le salut des âmes. En grandissant dans le cœur du séminariste, l’amour de Dieu cherchera naturellement à se répandre au dehors, au point qu’on en viendra à s’exclamer, comme Robert de Langeac : « je voudrais jeter les âmes dans le Bon Dieu comme dans un océan de bonheur ». A l’école du Prince des Apôtres, saint patron de la Fraternité, le futur prêtre rêvera de conquérir des âmes au Christ et de faire goûter son amour.

    Cette ardeur partagée par tous sera l’un des principaux ferments d’unité. Le bonheur de vivre ensemble, et même sa simple possibilité, viendra de l’idéal commun : le sacerdoce bien sûr, mais aussi l’attachement à la Tradition de l’Eglise et au combat de la Foi. Dans cet esprit, l’année de spiritualité devra s’achever par une réponse positive à une double question :
- suis-je vraiment appelé par Dieu ?
- dois-je demander l’incorporation dans la Fraternité St-Pierre ?

    Du point de vue des supérieurs, le jugement portera sur la combinaison de l’équilibre naturel et de l’enthousiasme surnaturel. Humainement mûr et stable, le candidat doit être comme embrasé, brûlant d’amour pour le Christ et son Eglise, qui n’appellent pas des âmes tièdes mais des cœurs brûlants, à l’image du Sacré Cœur, « fournaise ardente de charité ».

    Finalement le nouveau séminariste progressera dans une vive conscience de son indignité, que seule pourra vaincre l’indispensable confiance en Dieu.  Selon St Thomas d'Aquin, « la crainte de ceux qui tremblent de ne pouvoir arriver à la perfection par leur entrée en religion est déraisonnable » (Somme de théologie, Iia IIae q189 a10). En réalité Dieu ne demande rien qu’il ne le donne d’abord ! Tout est grâce, il suffit d’aimer. Ce que Dieu fait en appelant encore aujourd'hui des jeunes hommes bien imparfaits, il le faisait hier en appelant les apôtres. Dieu appelle, Dieu veut des prêtres, et il les aime ! Il n’y a pas sur terre de joie plus grande que de donner sa vie pour lui. Le Seigneur ne se laisse pas vaincre en générosité, et « trop est avare à qui Dieu ne suffit ! » (Bse Madame Acarie). Voilà bien résumé le but de la première année de séminaire : découvrir que Dieu seul suffit…


(1) : Orientations pour l’utilisation de la psychologie dans l’admission et la formation des candidats au sacerdoce (29 juin 2008)